Menu

Tu es certain qu'on est au sommet de l'Europe ?

  • Écrit par Quentin Coster
1 1 1 1 1 Evaluation 4.50 (6 Votes)

L'équipe de choc !<br />© Coll. Coster & DeboisJe me rappelle de ce réveil difficile à 3h30 du matin au refuge du Durier, perché sur le col de Miage à 3389 m. Mes jambes aussi s'en rappellent, surtout des 2000 mètres de dénivelé pénibles et interminables le jour d'avant dans une chaleur inhabituelle. Francis nous avait prévenu ! La montée au Durier, c'est pas pour les mous !

 

Quentin en plein effort vers le Durier<br />© K. DeboisKevin savoure un peu de fraîcheur avant la longue marche qu'il reste jusqu'au refuge<br />© Q. CosterSuperbe couché de soleil au refuge avant le jour J<br />© Q. Coster

Petit déjeuner dans le gaz et nous voici partis moi et Kevin pour ce qui va être une journée mémorable.

Les étoiles brillent dans le ciel, mais curieusement il ne fait pas (encore) froid. Nous entamons rapidement la montée vers notre premier "checkpoint" pour le Mont-Blanc, l'Aiguille de Bionnassay. Cette ascension ne présente pas de difficulté majeure, excepté le ressaut rocheux avant l'arête neigeuse terminale de l'Aiguille. Impressionnante, la barre rocheuse n'en est pas moins délicate avec de gigantesques lames de roches, prêtes à tomber au moindre choc, et par lesquelles nous avons dû escalader en corde tendue et les crampons toujours aux pieds. Gloups.

7h00 et déjà au sommet de la Bionnassay ! Sur ce dôme de neige avec le vent qui souffle et le soleil se levant au loin, on se croirait sur une autre planète. Quelle sensation incroyable de liberté ! Plus loin vers l'Est se dressent les arêtes neigeuses du col de Bionnassay qui mènent au Dôme du Goûter et au sommet de l'Europe. Ces arêtes sont réputées comme les plus effilées du massif et il va falloir y passer si l'on veut continuer. Le vent souffle déjà fort, et au loin le Mont-Blanc est dans les nuages. Aie, ça sent mauvais. Pas le temps de discuter, nous nous lançons avec quelques appréhensions sur ces lames de neige. La neige, n'est d'ailleurs pas très bonne, mais les traces rendent heureusement la traversée plus aisée, bien que très impressionnante étant donné le vide démesuré qui règne de chaque côté. Il ne faut pas trébucher ni traîner ! Sur ces arêtes, je me souviendrai toujours de cette sensation de vulnérabilité et de légèreté que l'on ressent quand on traverse une telle immensité, à la merci du vent, de la nature.

Au sommet de l'Aiguille de Bionnassay<br />© Coll. Coster & Debois Les fameuses arêtes de neige<br />© Montondu (www.camptocamp.org)

Nous laissons les arêtes et le col rapidement derrière nous, et voila que se présente déjà le Dôme du Goûter. Le vent souffle toujours, plus fort que jamais, et il fait de plus en plus froid. En route vers le Mont-Blanc, nous décidons de nous arrêter à l'abri Vallot afin d'enfiler toutes nos couches supplémentaires, car la tempête est arrivée. Bien nous en a pris puisque quelques minutes plus tard, les nuages ont complètement recouverts le massif et on ne voit plus à 5 mètres. Sale temps pour mettre le nez dehors. De nombreux autres alpinistes nous rejoignent dans cet abri de fortune, si bien que nous sommes rapidement serrés dans cette boite à sardine, puante et plutôt dégoutante.

Qui veut faire une partie de cartes ?

Heureusement, la partie n'a pas lieu puisque la tempête s'est atténuée et nous nous empressons de reprendre la route vers le sommet. A cet instant, une question me traverse l'esprit puisque nous sommes pratiquement les seuls à ne pas faire demi-tour et à continuer en direction du sommet. Sommes-nous en train de faire une grave erreur de jugement ?! Conscients des risques encourus, mais aussi confiants dans nos capacités et en accord avec la montagne et l'instant présent, nous décidons de continuer.

Je me rappelle alors des derniers mètres de l'ascension qui sont de loin les plus pénibles car, sous les rafales de vent et dans le brouillard total, nous ne savons pas situer le sommet si bien qu'à chaque replat nous pensons toucher au but. Zut...ça monte encore !

6h30 après notre départ du refuge nous atteignons enfin le toit de l'Europe. Ou plutôt ce que nous croyons être le sommet car la seule chose que nous pouvons distinguer est une petite plaque gravée. "Tu es certain qu'on est au sommet de l'Europe ?" Pour le panorama magnifique et les "photos souvenirs", on repassera ! En plus, ça gèle brrrrh...

Au sommet du Mont-Blanc dans la purée de pois<br />© Coll. Coster & Debois

On entame alors la longue descente toujours à l'aveugle et complètement seuls, ne nous fiant qu'aux traces laissées par les alpinistes avant la tempête.

Je me rappelle enfin l'arrivée à l'Aiguille du Midi, quelques heures après le sommet. Kevin, qui a encore (beaucoup) trop d'énergie, ne peut s'empêcher de dépasser d'autres cordées "lentes" sur l'arête terminale (Oh joie !). Et moi, forcé de suivre le rythme pour ne pas m'arrêter à côté de ceux que l'on est censé dépasser ("looser"...), je pousse mes jambes dans leur dernier retranchement sarcomérique. A l'agonie, je pense même plusieurs fois appeler le PGHM pour un hélitreuillage express jusqu'au téléphérique. Mais ça n'aurait pas compté pour mériter les bières !

Et c'est en compagnie de ces dernières et de toute la bande de belges un peu fous que cette journée mémorable d'aventure, de souffrance et d'amitié s'acheva.

Rendez-vous l'année prochaine !

 

Dans la cadre du stage d'autonomie en haute montagne subventionné par le CAB, cet article est paru dans la revue Ardennes & Alpes n°178 afin de promouvoir l'alpinisme de haut niveau en Belgique.

Ajouter vos commentaires

0 / 500 Restriction des caractères
Votre texte doit contenir entre 10 et 500 caractères
conditions d'utilisation.

Commentaires

  • Aucun commentaire trouvé

Populaires

  • Aucun commentaire trouvé